🇫🇷 Interview : GuiLAin, la montagne intérieure d’un songwriter en altitude

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Il y a des artistes qui composent pour exister, et d’autres qui existent pour composer. GuiLAin appartient clairement à la deuxième catégorie. Ancré dans les montagnes du Forez, entre Saint-Étienne et Clermont-Ferrand, ce songwriter auvergnat distille un folk indé en français d’une sincérité rare, nourri par les grands du rock anglais et par une écriture sensible forgée au fil des années. Avec la sortie de « Himalaya », son nouveau single porté par un piano épuré et une guitare aux textures givrées, GuiLAin lève le voile sur un univers intime, habité par le doute et la beauté du premier pas.

Comment as-tu commencé la musique ? Quel a été l’élément déclencheur ?

GuiLAin : J’ai commencé la musique très tôt, presque avant d’en avoir conscience. J’ai grandi dans une enfance assez solitaire, dans un environnement rude, ce qui a nourri très tôt mon imaginaire. J’avais l’impression d’avoir une radio allumée en permanence dans la tête : des mélodies, des chansons, des ambiances sonores apparaissaient naturellement.

Ma mère avait une petite guitare d’enfant, assez injouable en apparence, avec les cordes très hautes, mais c’est avec elle que tout a commencé. Je me souviens que, tout petit, je regardais le dessin animé Lucky Luke, et quand l’épisode était fini, je prenais cette guitare et je rejouais à l’oreille la mélodie du générique.

Mon père écoutait énormément de musique : Pink Floyd, les Beatles, les grands groupes anglais des années 70. Mais la vraie révélation, ça a été une cassette : Alchemy, le live de Dire Straits en 1983. Cet album a été un choc. Je suis devenu un fan absolu de Mark Knopfler, de son toucher, de son son, de sa manière de faire chanter la guitare.

Entre 8 et 18 ans, j’ai appris en grande partie comme ça : en écoutant, en ralentissant les morceaux avec mon magnétophone pour essayer de comprendre ses solos. En parallèle, j’ai travaillé avec la méthode Découvrir la guitare de Michel Ghuzel, que j’ai suivie entièrement et qui m’a donné des bases solides.

Très vite, j’ai senti le besoin de composer. J’écrivais déjà des chansons, que j’enregistrais sur cassette. La musique a été pour moi à la fois un refuge, un langage, et une manière de transformer la solitude et mon monde intérieur en quelque chose de vivant.

Qu’est-ce qui t’a inspiré pour écrire « Himalaya » ? Le point de départ ?

GuiLAin : Le point de départ de cette chanson, c’est un documentaire sur Arte qui parlait de l’histoire incroyable et tragique de Magellan. Cette histoire m’a bouleversé tant par son côté héroïque, et par la tristesse de sa fin. À l’époque, je vivais une grande période de doute sur le plan artistique et de chaos relationnel, avec des partenaires de travail qui s’en vont. Après avoir regardé le documentaire je me suis couché, et le lendemain je me suis réveillé dans un état de déprime intense, et le texte est sorti d’une traite. À ce moment-là, je n’étais pas du tout convaincu par la chanson… et quelques mois plus tard, j’ai présenté mes nouveaux titres à Eric Capone, musicien et ingénieur du son de Grenoble avec qui je travaille. Les autres chansons ne l’ont pas particulièrement touché, mais « Himalaya », elle, l’a immédiatement accroché. D’autres amis ont eu la même réaction ; c’est ce qui m’a décidé à l’enregistrer.

On a vu que tu as mené à bien une campagne de crowdfunding pour ton prochain EP ? Raconte-nous…

GuiLAin : Oui, et ça a été à la fois très beau et fatiguant. J’ai lancé cette campagne pour financer l’enregistrement, la fabrication et une partie de l’univers visuel du projet. Au départ, j’y suis allé avec beaucoup d’enthousiasme, puis il y a eu des moments de doute très forts, parce qu’on se retrouve face à quelque chose de très concret : présenter son projet, demander de l’aide, et accepter que le public y réponde… ou non.

Finalement, ça a été une expérience très émouvante, parce que j’ai vu des gens me soutenir avec une vraie générosité : des proches, des gens du coin, mais aussi des personnes que je connaissais peu et qui ont décidé de croire dans le projet. Au fond, ce crowdfunding m’a rappelé que la musique n’existe pas toute seule : elle existe aussi parce qu’il y a des gens qui ont envie que de nouveaux artistes donnent vie à leur univers.

Quelle est ta façon de composer ? Ta méthode de travail ? D’abord les paroles ou d’abord la musique ?

GuiLAin : J’écris en permanence. Des bribes de phrases, des rythmes, des mélodies me viennent très souvent, parfois plusieurs fois par jour, souvent le matin. Quand ça arrive, j’essaie de tout capter immédiatement : j’enregistre une mélodie ou un rythme en beatbox sur le dictaphone de mon téléphone, et les paroles dans les notes. Ensuite, j’essaie de trier et de synthétiser les paroles. Parfois un texte arrive presque d’un seul tenant, et a juste besoin d’un léger polissage. Mais souvent, je pars à la recherche de phrases fortes, qui pourront être un point de départ solide. En général, les paroles et la musique sont liées. C’est difficile à expliquer. Elles arrivent en même temps, sur deux plans différents. J’ai moins l’impression d’inventer que d’écouter, ou de chercher quelque chose qui est déjà là, enfoui. Claire Days utilise la très jolie métaphore de l’archéologie : on n’invente pas une chanson, on gratte doucement la terre, et parfois on tombe sur un os, que l’on révèle petit à petit. C’est exactement comme ça que je le ressens.

Ta plus grande qualité en tant qu’artiste ? Et ton plus grand défaut aussi ?!

GuiLAin : Je crois que ma plus grande qualité, c’est la sincérité. J’ai du mal à faire semblant, et je pense que ça se sent dans mes chansons, dans ma manière d’être sur scène, dans mon rapport au public. J’essaie vraiment de faire des choses qui me bouleversent moi, avant de chercher à séduire.

Mon plus grand défaut, c’est probablement le doute. Je peux passer beaucoup de temps à remettre en question ce que je fais, à ne pas y croire, à avoir l’impression que ce n’est jamais assez bien. Parfois c’est utile, parce que ça pousse à creuser. Mais parfois ça devient un frein, et il faut apprendre à avancer quand même.

Un objet dont tu ne peux pas te passer au quotidien ?

GuiLAin : Mon téléphone, malheureusement… mais pas pour scroller. Surtout pour noter des phrases, enregistrer des mélodies, des rythmes, des idées de chansons. C’est devenu une sorte de carnet de bord permanent. Il y a dedans des dizaines de débuts de titres, de phrases murmurées à moitié endormi. C’est un outil de capture et de création, plus qu’un objet de distraction.

Les 3 derniers titres que t’as écoutés aujourd’hui, et sans tricher !

GuiLAin : Alors, sans tricher, je prends mon téléphone justement : ce sont trois titres de Bertrand Belin ! Je vais le voir en concert demain à la Coope à Clermont-Ferrand. Je l’ai découvert avec son dernier album, et je découvre petit à petit son univers. Les 3 chansons : « Amour ordinaire » (bouleversant, et paroles universelles et très d’actualité), « Berger », et « Au début c’était le début », que j’écoute en boucle.

Un fait d’actualité récent qui t’a marqué un peu plus que les autres… ?

GuiLAin : Je suis souvent très marqué par tout ce qui touche à la brutalité du monde qu’on finit par considérer comme normale : les guerres, les catastrophes climatiques, l’effondrement discret de certaines formes de solidarité. Ce qui me frappe, ce n’est pas seulement l’événement lui-même, c’est la vitesse à laquelle on s’habitue à l’inacceptable. Quand c’est de la résilience c’est une force, quand c’est de l’insouciance ou de l’indifférence, ça devient une faiblesse. Cette ambiguïté me fascine.

J’ai du mal à penser à autre chose qu’à la guerre en Iran, lancée par un président qui s’est fait élire en promettant la fin des guerres. L’ironie est triste.

Je suis aussi très touché par le changement climatique et l’épuisement des ressources qui vont bouleverser en profondeur nos modes de vie. C’est cette éco-anxiété qui a donné naissance à la chanson « Barbecue ».

Tous ces thèmes nourrissent beaucoup mon travail : cette sensation de vivre dans un monde à la fois magnifique et inquiétant.

Ton réseau social préféré ? Pourquoi ?

GuiLAin : Instagram, sans aucun doute, même si j’ai une relation ambivalente avec les réseaux. C’est celui sur lequel j’arrive le mieux à partager à la fois des images, des chansons, des fragments de vie, des textes, et arriver à communiquer avec des gens du bout du monde qui apprécient mon univers. J’aime bien son côté carnet de bord visuel.

J’essaie de ne pas oublier que le vrai but, ce n’est pas de « faire du contenu », c’est de créer un lien réel avec des gens qui peuvent être touchés par des chansons.

Quels sont tes objectifs pour 2026 en tant qu’artiste ?

GuiLAin : Sortir « Himalaya » dans de bonnes conditions, déjà. Lui donner une vraie existence, pas juste le mettre en ligne et passer au suivant. Préparer aussi la sortie des titres suivants. J’aimerais aussi développer davantage le live, trouver plus de dates, continuer à faire grandir le projet sur scène, dans des lieux où l’écoute existe vraiment.

Et puis, en parallèle, commencer à écrire le deuxième album. J’ai besoin d’avoir toujours un pied dans ce qui sort, et un autre dans ce qui cherche encore à naître. Plus largement, mon objectif, c’est d’arriver à rendre ce projet plus solide, plus autonome, plus vivant dans la durée.

Un dernier mot pour la fin ?

GuiLAin : Oui : merci à celles et ceux qui prennent encore le temps d’écouter vraiment. Dans un monde où tout va très vite, écouter une chanson jusqu’au bout, c’est déjà un geste presque révolutionnaire et punk. Et moi, j’essaie d’écrire pour ça : pour ce moment où, pendant quelques minutes, quelqu’un s’arrête.



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